Depuis quarante ans, le mouvement « bear » — les ours, en français — célèbre une masculinité gay différente : poilue, ronde, décomplexée et chaleureuse. Né dans le San Francisco des années 1980, il est aujourd’hui une communauté mondiale et festive, fondée sur la convivialité, la bienveillance et l’inclusivité. Retour sur l’histoire d’un mouvement dont les Toulouse Bears Occitanie sont les héritiers.
Aux origines : San Francisco, années 1980
Le mot « bear » apparaît en 1979 sous la plume de George Mazzei, dans le magazine The Advocate : un article humoristique y classe les hommes gays en plusieurs « animaux », dont les ours — des hommes robustes et corpulents, à contre-courant de l’idéal gay urbain de l’époque, mince et glabre (le « clone »).
La culture bear valorise une masculinité simple, presque ouvrière — le bûcheron, le motard. L’épidémie de sida des années 1980 marque profondément cette communauté naissante : face aux deuils, les ours forment des familles choisies et cultivent la solidarité et le soin mutuel. Comme le résume l’historien Les Wright, l’ours dit une chose simple : « je suis un être humain ; je donne et je reçois de l’affection ».
Un magazine, un bar, un drapeau
Trois piliers donnent au mouvement ses lieux, son média et son symbole. En 1987, Richard Bulger et le photographe Chris Nelson lancent BEAR Magazine, d’abord un modeste fanzine photocopié tiré à 45 exemplaires, qui deviendra un magazine international célébrant les hommes que la presse gay glacée ignorait. En 1989, Rick Redewill ouvre le Lone Star Saloon, un bar pour les hommes gays « cols bleus », considéré comme le berceau du mouvement.
Et en 1995, l’étudiant Craig Byrnes dessine le drapeau de la fraternité internationale des ours : sept bandes, du brun au noir, et une empreinte de patte. Ses couleurs évoquent les fourrures des ours du monde entier — un symbole d’inclusivité.

Un mouvement devenu mondial
Au fil des années, la communauté se dote d’un vocabulaire imagé : cub (le jeune ours), otter (la loutre, mince et poilue), muscle bear, polar bear (l’ours aux cheveux gris), daddy… autant de fiertés, et parfois de débats.
Les rassemblements se multiplient : la Provincetown Bear Week aux États-Unis, les soirées « body positive » Bearracuda… En Europe, la Bear Week de Sitges (Espagne) est l’un des plus grands rendez-vous ours au monde, avec plusieurs milliers de participants ; s’y ajoutent Madrid, Cologne, Bruxelles, Amsterdam ou Reykjavík.

Des valeurs, et des débats
Le mouvement bear se veut un refuge pour les corps que la norme gay a longtemps rejetés — une bulle de body positivity et de bienveillance. Il n’échappe pas pour autant à ses propres questions : sa commercialisation, la place réelle des personnes trans, racisées ou plus efféminées, l’effet des applications de rencontre. Autant de débats qui traversent une communauté plus que jamais attachée à son idéal d’ouverture.

En France et en Occitanie
En France, Les Ours de Paris ouvrent la voie : depuis 2008, leur Fierté Ours rassemble chaque année, au week-end de l’Ascension, des ours et amis venus de toute la France.
À Toulouse, l’aventure commence avec un adhérent arrivé du Nord — ancien des Chti’Nours de Lille. L’association Toulouse Bears Occitanie est officiellement déclarée le 13 mars 2018 ; son premier événement est l’élection de Mr Ours Toulouse, en partenariat avec le Bear’s Bar de Jean-Michel, la tanière des ours de la Ville rose. Depuis, TBO fait vivre la communauté : apéros, pool parties, randonnées, jeux de piste, participation à la Pride… et chaque année la Toulouse Bear Week avec l’élection de Mister Bear Toulouse.
Sa raison d’être n’a pas changé depuis les origines du mouvement : lutter contre l’exclusion fondée sur le physique et contre l’homophobie, dans un esprit d’inclusivité et de convivialité. Viens comme tu es.
Pour aller plus loin : The Bear Book (Les Wright, Haworth Press, 1997 & 2001), The Advocate, Bear World Magazine, et les archives du Bear History Project (Cornell University). Les photographies illustrant cette page proviennent de Wikimedia Commons, sous licence Creative Commons — crédits sous chaque image.